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Académies de santé

INFORMATIONS

L'Académie nationale de chirurgie dentaire participe à des réunions de travail avec les académies de santé :

Communiqués de l’Académie de médecine dans le cadre de la pandémie Covid-19


Covid-19 : surveillance de la circulation du SARS-Cov-2 dans les eaux usées, indicateur simple de suivi de la pandémie de Covid-19


« Dépistage des porteurs du SARS-CoV-2 : et les tests salivaires ? » 


« Déconfinez-vous, mais pas trop vite » 


« Quels symptômes inhabituels doivent faire rechercher une Covid-19 ?» 


« Que déduire des études évaluant l’effet du climat sur la Covid-19 ? »


« Vitamine D et Covid-19 »


« Usage des masques par le personnel soignant » 


« Qu’attendre de la sérologie Covid-19 en période de déconfinement ? » 


« Enquêtes autour des cas de Covid-19 et utilisation des tests sérologiques »


« Face à la Covid-19, vaccinons contre la grippe ! »


« Recommander le port du masque sans masquer la vérité »


Communiqué de l’Académie de Chirurgie dans le cadre de la pandémie Covid-19

Chères Académiciennes, Chers Académiciens, Chers Collègues,

Nous avons le plaisir de vous faire partager le texte du Dr Phlippe Beaufils, Chirurgien Orthopédiste et membre de l’Académe Nationale de Chirurgie. L’Académie lui a décerné la médaille de « l’Académie 2019 » lors de la dernière séance solennelle. 


Etablissements de soin : comment décider en cette période d’incertitude ?

Philippe Beaufils – Chirurgien orthopédiste
Membre de l’Académie Nationale de Chirurgie


Une des conséquences de la pandémie sera de bouleverser les fondements des décisions sanitaires et soignantes. Ces décisions étaient fondées sur des protocoles préétablis qui cherchaient à se rapprocher des concepts de l’aéronautique, et avaient au moins pour effet de placer le soignant dans un certain confort : face à une situation A, utiliser la solution B. La structure jacobine de l’état français y trouvait son compte. Certes nous considérions cette centralisation comme très contraignante, mais avec l’avantage que la responsabilité était reportée sur nos dirigeants.
L’épidémie vient tout bouleverser. L’incertitude prend le pas sur les certitudes et donc l’adaptation rapide sur le protocole, et d’une certaine façon le local sur le général, puisque l’adaptation nécessite d’être au plus près du terrain.
Selon Martina Tomczyk, philosophe, il y a deux types d’incertitude :

  • L’incertitude objective c’est-à-dire «ce qui n’est pas assuré, est imprévisible, mal connu ». Quelle est la contagiosité réelle du virus ? le degré d’immunité acquise ? la saisonnalité du virus ? le taux réel de mortalité ? Quels traitements sont efficaces ? … Au moins, cette incertitude est-elle aisée à cerner, et la recherche trouvera des réponses.
  • L’incertitude subjective qui fait référence à une personne « qui doute, qui redoute renvoyant à des affects comme l’angoisse, l’inquiétude, la crainte ». Domaine beaucoup plus flou et prégnant : pourquoi déconfiner tel jour ? la deuxième vague va-t-elle survenir ? quand tout cela va-t-il finir ? …et pour ce qui me concerne, est-ce que je risque d’être contaminé(e), de contaminer mes proches ? L’absence de temporalité définie est un élément essentiel de l’incertitude subjective.


Ces incertitudes sont évidemment entretenues par le contexte d’hypercommunication. Nous sommes submergés d’informations, parfois contradictoires, et avons beaucoup de mal à identifier les diffuseurs d’information de qualité.

Nous sortons d’une période aiguë qui a vu un formidable et exemplaire investissement du monde soignant. L’objectif, faire face à la vague, a nécessité une énergie considérable qu’il ne sera pas possible de maintenir sur le long terme. Nous entrons dans la deuxième période et devons réfléchir à de nouvelles organisations où l’incertitude sera au centre des décisions.

Face à l’incertitude, la réaction peut se développer en deux phases : la colère et la peur, puis la construction.
Comme le dit la psychanalyste Martine Ruszniewski (http://ethique-pandemie.com/face-a-linconnu/), la colère procède de la nécessité de trouver un responsable: « si on avait décidé que, on aurait dû, il aurait fallu, il faudrait». La colère peut faire du bien. « Elle rassure, explique, désigne parfois des coupables. Elle donne l’impression d’agir ». De plus, la peur conduit naturellement à accepter comme une vérité des informations rassurantes, sur l’argument qu’il y aurait quelque part, quelqu’un qui saurait quoi et comment faire : la question de l’hydroxychloroquine présentée comme un traitement de choix en dehors des chemins habituels de la recherche en est un exemple frappant.

La deuxième phase est celle de l’acceptation de vivre avec l’incertitude et d’en faire un outil positif. L’incertitude va durer. Il est actuellement impossible de fixer des délais. Dès lors, il est utile de ponctuer ce temps de bornes temporelles artificielles qui servent de repères et agissent comme une réassurance : date du déconfinement, vacances, rentrée de septembre, …

Il faut partager notre incertitude avec humilité, combativité et créativité avec deux fils conducteurs : ne pas rester figé et déléguer à l’échelon local. L’incertitude ne signifie pas inaction. Elle ne doit pas nous rendre frileux. Elle doit au contraire être un stimulant pour explorer de nouvelles méthodologies décisionnelles, et développer la responsabilité de chacun.
Cela suppose un changement de paradigme.

  • D’abord savoir dire « je ne sais pas ». Mais ce « je ne sais pas » n’implique pas la non décision. Il faut s’abstenir d’appliquer un principe de précaution trop rigide qui ne laisse pas de place à l’adaptation évolutive ; des directives parfois inapplicables, anxiogènes, et probablement inutiles contribuent à geler l’initiative.
  • Savoir assumer des responsabilités déléguées. Tout ne vient pas d’en haut ! A nos dirigeants, la tâche de donner la ligne directive globale, et d’en porter la responsabilité politique ; aux établissements de soin (tous les métiers du sanitaire), le rôle majeur d’adapter, à la carte, à la situation locale. La prise de responsabilité locale a montré son efficacité : montée en puissance des réanimations, réorganisation des services, collaboration public-privé, … et plus récemment mise en place des circuits hospitaliers pour le déconfinement.

Cette décision locale, en circuit court, est prise dans des structures identifiées, pluridisciplinaires, sur des arguments scientifiques ou organisationnels pertinents, et avec une communication transparente expliquant les zones d’ombre persistantes. Des projets incluant un scenario optimiste et un scenario pessimiste doivent devenir la règle. Un des risques serait, sous prétexte de principe de précaution, de ne pas redémarrer tels ou tels rouages essentiels de l’activité de soin, de ne pas poursuivre tel projet au cas où il faudrait à nouveau tout remettre en veille. Nous savons qu’il a été possible de s’adapter très rapidement au début et pendant cette crise. S’il fallait recommencer il en serait à l’évidence de même. Avec l’expérience en plus.

  • Savoir accepter des changements d’orientation, voire d’apparentes contradictions lorsque l’évolution et les connaissances le justifient, en évitant de faire porter la responsabilité du changement sur l’impréparation de l’autre qui fait lui aussi face à l’incertitude avec les mêmes outils.

Mais cette délégation de responsabilité à l’échelon local suppose de

  • Reconsidérer le concept jacobin de contrôles permanents, parfois redondants par les tutelles, des activités de soins. La délégation de responsabilité suppose un climat de confiance réciproque laissant une certaine latitude aux acteurs locaux. L’étau « administratif » (au sens du contrôle) doit impérativement se desserrer pour libérer du temps soignant.
  • Evaluer l’influence de la responsabilité médicolégale sur l’activité des soignants. La judiciarisation constitue un frein majeur au développement de l’initiative locale. Des maires, enseignants ou directeurs d’école, subissent cette épée de Damoclès. Il en est de même du monde hospitalier. Dans cette période où toutes les énergies doivent se conjuguer pour le bien commun, et sans exonérer les professionnels de leurs responsabilités, des voies nouvelles juridictionnelles doivent être explorées.
  • Reconnaître les contraintes de l’autre : le sanitaire, l’économique, le social, le psychologique peuvent avoir des intérêts divergents voire contraires. On le voit avec le débat reprise économique versus prévention sanitaire. Mais la vérité est somme des vérités du moment et est évolutive. C’est au politique d’arbitrer, de faire les choix, d’assumer la responsabilité, et de communiquer en toute transparence, sur la base de décisions argumentées. C’est à nous tous de les comprendre, d’y apporter une critique constructive et de nous y adapter. Nous devons mettre en place une solidarité qui engage la société dans son ensemble dans une démarche de responsabilité collective.

Ainsi les établissements de soin relèveront-ils le défi.

Henry COUDANE       Hubert JOHANET      Philippe MARRE
    Président                Secrétaire Général       Vice-Président